| Cornelis Schut (Anvers, 1597-1655) ADORATION DES MAGES Caen, église de la Trinité. Abbaye-aux-Dames CI. M. H. 14-04-1908 Huile sur toile 3,29 x 2,27 m |
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| Les deux compositions qui ornent l'église de l'ancienne Abbaye-aux-Dames de Caen ont été attribuées à Cornelis Schut par Pierre Rosenberg à la faveur de l'étude d'un dessin préparatoire au Massacre des Innocents conservé à Yale et publié sous le nom de Schut en 1971.' Les deux oeuvres appartiennent sans doute à la période romaine de l'artiste. Hans Vlieghe indique, parmi les fondateurs du groupe des peintres néerlandais à Rome (les « bentvueghels ») un certain Cornelis Schut, portant le surnom de « sac à pain ». Le rapprochement entre un dessin de Jan Bijlert qui reproduit le groupe de peintres et le portrait de Cornefis Schut qui figure dans l'Ikonographie publiée par van Dyck laisse penser qu'il s'agit bien du même personnage, présent donc à Rome, dans le quartier des artistes, entre 1624 et 1627. On retrouve plusieurs artistes nordiques qui portent le nom de Cornelio Fiammingo à Rome au XVII'-' siècle, mais on sait peu de choses sur leur activité.' Ce nom figure entre autres dans l'inventaire, après décès, de la collection de Vincenzo Giustiniani, dont le palais était situé à côté de l'église Saint-Louis-des-Français. La collection comportait environ 500 tableaux et témoignait d'une forte attirance pour Caravage et les caravagesques, mais aussi pour Carrache, Guido Reni et les Bolonais. Giustiniani était aussi le patron de Claude Lorrain et de Nicolas Poussin, dont il possédait entre autres le Massacre des Innocents.' Comme le souligne Francis Haskell, il collectionnait les artistes du nord et connaissait leurs pays. Giustiniani pouvait enfin offrir une résidence à certains artistes en son palais.' L'inventaire de la collection daté de 1638 et étudié par Luigi Salerno nous apprend que dans le salon d'apparat de l'étage noble figurait « un quadro grande con l'historia dell'occisione dell'innocenti dipinto in tela alta palmi 14 larga 10 di mano di Cornelio Fiammingo senza cornice », à côté d'une Déposition de croix de David Aam, d'une Fuite en Egypte de Valentin et des Pèlerins dEmmaüs de Nicolas Régnier, entre autres sujets religieux d'esprit caravagesque. On trouve dans une autre salle à l'entrée de l'étage noble « un quadro grande con l'Adorazione dei Magi », de la même main de Corneho Fiammingo, en qui Salerno voit alors Cornefis Blomaert, présent à Rome dans les années 1630 et qui réside au palais Giustiniani.' L'étude par Bodart et La Blanchardière des fresques du cabinet de Pietro Pescatore à Frascati les conduit à voir dans le Cornelio Fiammingo de l'inventaire Giustiniani non plus Cornefis Blomaert, mais bien Cornelis Schut.' Cette assertion ne semble pourtant pas fondée sur une connaissance des deux tableaux, le Massacre des Innocents et lAdoration des mages, conservés à Caen.
A l'heure actuelle, malgré la vraisemblance de l'hypothèse identifiant les tableaux de Caen à ceux de la collection Giustiniani, les seuls faits tangibles dont nous disposons concernent l'existence à Caen et dans cette collection de deux tableaux de mêmes formats et de mêmes sujets. Leurs caractères stylistiques et leurs thèmes sont par ailleurs parfaitement dans l'esprit d'une collection princière. L'Adoration des mages est un thème cher à de telles maisons, à celles de cardinaux ou de riches commerçants. Le Massacre des Innocents est en général un morceau de bravoure, permettant d'évaluer la capacité du peintre à aborder l'intensité dramatique. En supposant que les deux tableaux proviennent de la collection Giustiniani, ils pourraient avoir été vendus dès la mort de Vincenzo en 1637 et achetés par un grand marchand comme par exemple Gaspar Roomer, lui-même particulièrement amateur de tableaux caravagesques et dont la galerie était un des grands exemples de lien entre les cultures méditerranéenne et nordique.' L'examen de ses inventaires après décès, ainsi que ceux des Van der Heyden, autres célèbres marchands, n'a rien révélé. On sait par ailleurs que Cornefis Schut lui-même entretenait d'excellentes relations avec de grands marchands d'art. Ils pourraient également avoir été dispersés au début du XVIII'-' siècle, contre la dernière volonté de Vincenzo. Bien qu'il soit difficile d'identifier les oeuvres, souvent par manque de précisions sur l'auteur et le titre, le nom même de Cornelis Schut n'apparaît pas sur les licences de ventes à l'exportation en France entre 1789 et 1815.9 Dans l'inventaire des tableaux de la collection Giustiniani achetés à Rome par Lucien Bonaparte en 1804 figure le Massacre des Innocents de Poussin, mais non les tableaux de Cornefis Schut. Ceux-ci n'apparaissent pas non plus en 1812 à Paris dans les
catalogues Paillet-Delaroche et Landon. En 1841 et 184-5, les ventes des 3326 tableaux de la collection du Cardinal Fesch, dont beaucoup proviennent de la collection Giustiniani, ne mentionnent pas non plus Cornelis Schut. Comme l'écrit Françoise Heilbrun, peut-être sont-ils restés propriété de la famille, à Rome ou à Bassano, dans la demeure vendue en 1854 aux Odescalchi ? " Les raisons de leur présence à Caen restent tout aussi mystérieuses. Les tableaux ont été classés en 1908 dans le mobilier de l'église de la Trinité de Caen. Les archives de l'ancienne abbatiale ne disent rien de leur présence. Les tableaux sont cités dans l'inventaire des biens dépendant de la mense curiale de l'église Saint-Gilles de Caen en 1906, dressé en vertu de la loi de séparation de l'Egfise et de l'Etat de 1905. Dans les séries des Archives départementales qui concernent les biens confisqués à la Révolution aux édifices religieux comme à des personnes privées, dans les documents relatifs aux biens du clergé régulier comme du clergé séculier avant 1790, dans les documents se rapportant à la période concordataire (1 801-1905), il n'est jamais fait mention des deux grands tableaux de la Trinité de Caen. Leur datation se situe entre 1624 et 1627, date à laquelle le peintre doit quitter Rome pour une sombre affaire dc meurtre. L'Adoration des mages participe de cette monumentalité née à la fin du XVI'-' siècle au sein du dialogue entre Caravage et les décorateurs vénitiens. Le sujet s'appuie sur des volumes architecturaux, les figures sont empreintes d'un gigantisme dérivé de Giulio Romano ou de Pordenone, ce qui laisse entendre que Schut connaissait cette culture. Toutefois la combinaison du faire lisse et large avec le développement des détails naturalistes, dans la gestique plus que dans la matière, rappelle la manière de Janssens, avec qui le peintre partage un goût pour une théâtralité à la fois naïve et héroïque, animée par des poses souvent originales dépourvues de rhétorique. Pour ces affinités, il serait juste de suivre l'avis de Hans Vheghe qui voit lAdoration des mages peinte avant le Massacre des Innocents." Ce tableau offre un puissant clair-obscur, né bien sûr dans l'atmosphère caravagesque, mais dépourvu de ce réalisme et de ces accentuations anatomiques chers au Caravage. Pour autant la plastique presque brutale de Cornefis Schut ne suit pas le schéma de composition classique du Guerchin caravagesque. Il invente, encore une fois sans rhétorique, des raccourcis en quête de tensions extrêmes qui appartiennent à la même vision que Lanfranco avait pour exalter les « affetti ». Si Schut partage avec Poussin la même impérieuse nécessité d'explorer la « terribilita » comme le faisait aussi à cette époque Pietro Testa dans sa propre version du thème, l'oeuvre de Schut apparaît, à travers les maladresses et les trouvailles desposes, peinte dans l'esprit d'une destination spirituelle, au contraire de Poussin dont l'approche est plus distanciée et philosophique. On peut entre eux parler de connivence plutôt que d'influence ou même de citation. La résonance maniériste du tableau de Schut, son héroïsme violent évoquent la démarche d'un Pomarancio et de façon plus globale l'intention de toucher. C'est pourquoi nous pourrions imaginer que ces oeuvres aient eu à un moment donné une destination publique. Leur puissance expressive est de nature à répondre au désir de jésuites romains de présenter de telles oeuvres, non par une commande - ce qu'ils n'ont fait que très peu et très tardivement - mais par un don, selon la coutume. Durant son séjour à Rome, Schut fréquentait le jésuite Daniel Seghers, peintre de ces couronnes hiérophaniques, avec qui il collabora lors de leur retour à Anvers. L'absence de commande fait que l'on pouvait s'attendre à ce que les documents d'archives, consultés pour les églises jésuites à Rome, ne mentionnent ni le nom de ces tableaux ni celui de Cornelio Fiammingo. Il convient de consulter à fond les inventaires des églises dotées parvincenzo Giustiniani, qui, réalisés en 1657, n'ont pas encore livré tous leurs secrets. Il est vraisemblable que ces oeuvres aient été, au XVIllè-' ou au XIX'-' siècle, acquises ou données par une grande famille normande, comme celle d'Harcourt. Pour ces époques, leur patrimoine est connu et les tableaux de Schut n'y figurent pas. A. T
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